Interview d’auteur – Christophe Thill

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Il n’est pas seulement auteur : il édite des « textes de qualité (romans, recueils de nouvelles, anthologies) dans le domaine du fantastique classique et moderne. » Et par dessus tout, il aime et connaît bien l’oeuvre d’Howard Phillips Lovecraft. Il a même écrit un guide sur le sujet !

Quelques questions à Christophe Thill, celui qui connaissait Lovecraft

 

  • Pourquoi cet auteur et pas un autre ? Ce qui vous a poussé à entreprendre ce travail mi-encyclopédique, mi-vulgarisateur à propos de Lovecraft ?

C’est essentiellement en réponse à la demande de l’éditeur ActuSF, qui m’a choisi (et je l’en remercie à nouveau au passage !) pour accomplir cette tâche, pour laquelle il m’a sans doute trouvé qualifié… ! Mais cela correspondait bien à quelque chose que j’avais justement envie de faire. Cette opportunité a donc vraiment été une chance pour moi.

  • Bagage culturel personnel, recherches… quelles ont été vos sources ?

Lovecraft est un auteur que je connais bien, j’ai donc pas mal de choses en tête à son sujet… mais il est clair qu’elles ne viennent pas de nulle part. Une source très importante est la biographie de S. T. Joshi I am Providence, dont, avec une équipe de traducteurs, nous sommes justement en train de réaliser la future édition française, qui paraîtra au printemps 2019. Sinon, il est toujours bon de se replonger dans les nouvelles elles-mêmes.

Et puis, je m’appuie aussi sur mon propre travail, par exemple celui réalisé pour le numéro spécial Lovecraft de la défunte revue Mythologica, en 2014, même si j’ai pu aussi évoluer sur certains points par rapport aux analyses que je faisais à l’époque.

  • Comment crée-t-on un livre comme Le Guide Lovecraft ?

D’abord, on ne perd jamais de vue que c’est un livre qui fait partie d’une série, celle des guides ActuSF, et qu’il doit donc être en harmonie avec les autres titres qu’on y trouve. Pour la structure, mes principales références ont été les (excellents) guides consacrés par Patrice Louinet à Robert E. Howard, et par Étienne Barillier à Philip K. Dick. Cependant, on ne m’a pas obligé à me calquer complètement sur ces modèles, ce qui m’a permis de personnaliser un peu le découpage.

Quant au contenu, mon moteur a été essentiellement ce que j’avais envie de dire, particulièrement quand cela me permettait d’aller un peu à contre-courant des idées plus ou moins fausses qui, dans notre pays, ont longtemps circulé autour de Lovecraft et, étonnamment, continuent de le faire, dans une certaine mesure. L’idée était qu’une personne (jeune ou non) qui découvre cet auteur ne soit pas trop marquée dès le début par la légende noire du faux « reclus »…

  • Combien de temps cette création prend-elle ?

Un petit peu trop longtemps, en fait puisque j’ai rendu mon texte avec un peu de retard (en fait, au moment où le livre était initialement censé paraître). Ce n’est pas bien et je n’encourage personne à en faire autant 🙂 Au total, l’écriture du guide s’est étalée sur une dizaine de mois, mais, bien entendu, pas à plein temps, même si j’y pensais un peu en permanence.

  • Vous vous montrez assez critique vis-à-vis des premières éditions des textes de l’auteur. Pourquoi, selon vous, ce travail de traduction n’est pas/plus à la hauteur ?

Les premières éditions françaises de Lovecraft, en 1954-1955, ont été une initiative formidable, mais leurs traductions souffraient de différents défauts, dont la source est à chercher entre les pressions éditoriales (volume de texte à respecter, quitte à y faire des coupures) et les particularités individuelles des traducteurs.

Jacques Papy, professeur d’anglais, qui a travaillé sur les premiers volumes parus chez Présence du Futur, avait à cœur d’ « améliorer » le style de Lovecraft… Quant à Bernard Noël, qui a traduit les quatre nouvelles recueillies en 1955 dans le volume Démons et Merveilles, ses bizarreries sont bien connues.

  • Pourquoi selon vous, l’auteur a souffert d’une image aussi déformée et éloignée de la réalité ? Sa réputation de misogyne endurci, par exemple.

L’idée est fausse en effet, sans pour autant être absurde. Fausse, parce que d’un côté, Lovecraft a connu au cours de sa vie un certain nombre de femmes pour qui il a éprouvé amitié et estime (son épouse Sonia faisant partie du lot), et qu’il a uniquement appréciées en fonction de leurs qualités de sensibilité, d’imagination, et de la profondeur de leur réflexion personnelle ; les mêmes critères, donc, qu’il appliquait aux hommes. Les conversations épistolaires qu’il tient avec elles ne diffèrent pas dans leur teneur de celles qu’il entretient avec ses correspondants masculins. Aucune trace de misogynie, donc, dans sa vie sociale.

Mais d’un autre côté, si on parcourt ses nouvelles, on croise bien peu de personnages féminins, et moins encore qui tiennent un rôle significatif (et dans ce dernier cas, elles ont quelque chose de monstrueux). La femme, pour Lovecraft, n’est donc pas toujours un homme comme les autres… La raison, à mon avis, est à chercher dans la psychologie de l’auteur : non pas du côté d’une méfiance ou d’un mépris pour les femmes, mais bien plutôt d’une difficulté à imaginer l’Autre autrement qu’à sa propre image. C’est sans doute ce qui a pu le faire passer pour un écrivain misogyne.

Quant au reste, beaucoup d’idées fausses ont pour origine le peu d’informations existant en France autour de Lovecraft au moment des premières parutions, et la nécessité de combler ce vide, quitte à ce que ce soit par des hypothèses parfois fantaisistes. Il faut dire aussi que l’image romantique de l’écrivain maudit exerce une grande séduction dans notre pays. Il était d’autant plus tentant tentant d’en prêter les traits à Lovecraft que celui-ci se situe clairement dans la filiation d’Edgar Poe.

  • Sur quelle base avez-vous effectué votre florilège de textes lovecraftiens à découvrir avant tout ? (au passage, merci d’y avoir inclus La Couleur tombée du ciel !)

Comment cette nouvelle aurait-elle pu ne pas être citée !!!

Mais comme je le précise dans le guide, l’idée n’était pas de lister « les meilleures nouvelles », sinon il aurait fallu commencer par citer tous les écrits de ses dernières années, ou presque. Il n’y aurait alors plus eu de place pour ce que je voulais vraiment faire, à savoir donner, à travers la sélection des textes, une image assez complète de la grande variété de l’œuvre lovecraftienne. Et si, au sein de celle-ci, des textes comme « L’Appel de Cthulhu » ou « Les Montagnes hallucinées » représentent évidemment des sommets, ce ne sont en aucune façon un pôle vers lequel tout le reste de l’œuvre tendrait depuis le début, comme s’il n’en était que le brouillon préparatoire.

Je me suis donc laissé la liberté de citer des nouvelles sans doute moins brillantes, mais significatives de quelque chose, permettant de varier la tonalité d’ensemble… et aussi, ce qui m’a semblé important, des textes qui ne sont pas des nouvelles (essais, poésie…).

  • Avez-vous participé au projet Ulule des Indés de l’imaginaire concernant la réédition des œuvres de Lovecraft ?

Oui… d’abord financièrement, en contribuant ! Puis en participant aux discussions sur le contenu, en suggérant des ajouts et compléments en termes d’appareil critique… jusqu’à ce que l’équipe de l’éditeur me contacte pour me demander si ça me tenterait d’écrire moi-même les éléments en question ! Et, franchement, comment aurais-je pu refuser une proposition pareille…

Cette édition promet d’être très belle, que ce soit au niveau de son contenu ou de sa présentation. J’apprécie particulièrement le travail de traducteur de David Camus, et sa tendance à s’adresser au lecteur pour expliquer ce qu’il fait, comment et pourquoi. Tous les traducteurs devraient être contraints d’en faire autant !

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Et voilà les amis, ainsi se clôt cette formidable interview de l’auteur du Guide Lovecraft.

En espérant que cette petite plongée dans les coulisses vous a permis d’en apprendre plus sur l’auteur. Et surtout, donné bien envie de découvrir ce texte !

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